
Sobriété : construire ce qui est réellement nécessaire
Alors que les bâtiments deviennent de plus en plus performants sur le plan énergétique, ils gagnent parallèlement en complexité, en coût et même en impact environnemental. Cela appelle une autre approche : la sobriété, ou l’art de savoir ce qui est suffisant. Il ne s’agit pas de faire moins, mais de réfléchir plus intelligemment à ce qui est réellement nécessaire.
Joost DeclercqLe secteur de la construction investit massivement dans l’efficacité énergétique, à travers des mesures telles qu’une meilleure isolation, les pompes à chaleur, les systèmes de ventilation et l’éclairage LED. Pourtant, l’efficacité ne résout qu’une partie du problème, et deux mécanismes distincts viennent compromettre les bénéfices attendus. D’une part, le phénomène dit de transfert d’impact : comme le souligne Joost Declercq, Directeur du département Recherche & Innovation chez Archipelago, les émissions de carbone évitées durant la phase d’exploitation d’un bâtiment sont en réalité transférées vers la production des matériaux et des systèmes techniques. D’autre part, l’effet rebond constitue un autre facteur majeur : jusqu’à 60 % des économies d’énergie théoriques sont perdues, car les attentes en matière de confort augmentent et que les occupants tendent à consommer davantage d’énergie.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Entre 2000 et 2018, le coût moyen de la construction a augmenté de 55 %, tandis que le coût des techniques spéciales a progressé de 135 %. Intégrer davantage de technologie ne garantit pas automatiquement un meilleur confort ni une empreinte environnementale réduite. Cela entraîne souvent, au contraire, des coûts plus élevés et une vulnérabilité accrue.
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De l’offre à la demande
La sobriété modifie fondamentalement cette perspective. Au lieu de se demander comment rendre les bâtiments toujours plus performants et efficaces, les architectes doivent s’interroger sur la réelle nécessité de tous ces bâtiments, de ces technologies et de ces niveaux de confort élevés. L’enjeu n’est plus d’optimiser ce qui est demandé, mais d’évaluer de manière critique la demande elle-même, dès le départ.
Cette réflexion commence par la réutilisation des bâtiments existants, alors que de nombreuses structures sont aujourd’hui vacantes ou sous-utilisées. Lorsque le gestionnaire de réseau Fluvius a demandé une extension de bureaux, il s’est avéré qu’un nouveau bâtiment était totalement superflu : la structure existante pouvait parfaitement être réaffectée. En examinant d’abord ce qui était déjà disponible, il a été possible de répondre à la majeure partie des besoins en espace. Les aménagements flexibles offrent également de nombreuses possibilités : des bureaux peuvent être transformés en logements, des tours de parking en espaces de travail. La structure est ainsi préservée, tandis que sa fonction évolue.
Repenser le confort
Le confort est devenu, presque imperceptiblement, l’un des principaux moteurs de la consommation énergétique. Aujourd’hui, la température intérieure moyenne des logements est de quatre à cinq degrés plus élevée qu’il y a quelques décennies. Alors que 15 °C était autrefois largement accepté, beaucoup attendent désormais une température constante comprise entre 22 et 24 °C. Joost Declercq rappelle qu’abaisser le chauffage d’un seul degré peut générer une économie d’énergie de 15 à 20 %.
Une approche fondée sur la sobriété privilégie le bon sens à la technologie complexe : une fenêtre ouvrante plutôt que la climatisation, ou un ventilateur de plafond plutôt qu’un système de refroidissement énergivore. Le Flatiron Building à New York, construit en 1902, illustre parfaitement la manière dont une architecture réfléchie peut créer un climat intérieur confortable sans systèmes complexes. Le positionnement stratégique des ouvertures, la faible profondeur du bâtiment et les dispositifs d’ombrage assurent un environnement intérieur agréable grâce à la seule inertie thermique et à la ventilation naturelle. Joost Declercq insiste : un climat intérieur de qualité doit d’abord naître de l’architecture ; les systèmes techniques ne doivent intervenir que dans un second temps.
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La question essentielle
Construire avec moins exige de l’intelligence de conception, de la créativité et une planification rigoureuse. Cela implique de maximiser l’utilité des structures existantes, de choisir les matériaux selon leur durée de vie et leur impact environnemental, et d’évaluer de manière critique chaque mètre carré et chaque exigence de confort.
Les recherches montrent que les occupants sont généralement plus satisfaits dans les bâtiments où ils peuvent agir directement sur leur environnement. Des éléments tels que des fenêtres ouvrantes, des stores réglables ou une ventilation hybride renforcent leur sentiment de contrôle. Lorsqu’ils peuvent maîtriser leur environnement, les occupants acceptent bien plus facilement de légères variations de température. La simple possibilité d’agir a souvent un effet psychologique positif, même si la fenêtre est rarement ouverte. La véritable clé de la durabilité dans l’environnement bâti ne réside donc pas uniquement dans l’efficacité, mais dans la sobriété : utiliser l’espace, le confort et les ressources de manière plus consciente, et se demander continuellement ce qui est suffisant.
"Un climat intérieur de qualité doit d’abord naître de l’architecture ; les systèmes techniques ne doivent intervenir que dans un second temps." Joost Declercq
Étude de cas: Siège de Greenpeace Belgique
La rénovation du siège de Greenpeace Belgique à Bruxelles a été guidée par cette même philosophie. Archipelago a commencé par évaluer en profondeur les qualités intrinsèques déjà présentes dans le bâtiment existant.
Le programme du bâtiment a ensuite été affiné à la lumière de ces constats. Là où cela s’avérait nécessaire, l’équipe a adapté non seulement la conception, mais aussi le programme lui-même, afin qu’il s’accorde pleinement avec les qualités intrinsèques du bâtiment. Ce n’est qu’après cette étape que des interventions techniques limitées ont été introduites. La rénovation qui en résulte maximise l’utilisation de la structure existante et des stratégies passives, en nécessitant aussi peu que possible de nouveaux matériaux et de technologies.

